Les gorges du Verdon et leurs grimpeurs, au cœur des années 1980, âge d'or de l'escalade libre. Une période qui marque un tournant : le niveau progresse rapidement, les manières de grimper évoluent, privilégiant le mouvement, la finesse, l'équilibre et la précision. L'entraînement se modernise et de nouvelles approches du corps, de la concentration et de la préparation mentale apparaissent. Les limites jusque-là considérées comme infranchissables sont repoussées, ouvrant la voie à une nouvelle génération de grimpeurs. Des cordées anonymes aux deux grandes figures de l'époque, Patrick Edlinger et Patrick Berhault, ces images témoignent de cette révolution de l'escalade, entre portraits, gestes techniques et vertige des grandes parois.


































Patrick Edlinger et Patrick Berhault comptent parmi les figures marquantes de l'escalade française des années 1980. De générations proches, ils se connaissent bien, se retrouvent régulièrement et entretiennent une amitié teintée d'une compétition permanente, mais toujours conviviale. Cette émulation contribue à les pousser très loin, aussi bien dans la préparation physique et mentale que dans la recherche de nouvelles façons de grimper. Ils s'inscrivent cependant dans un mouvement beaucoup plus large, porté par de nombreux grimpeurs français et étrangers, dont certains resteront moins exposés médiatiquement. Des grimpeurs parisiens, comme Jean-Baptiste Tribout et les frères Le Menestrel, à Alain Robert, jusqu'à Wolfgang Güllich en Allemagne, Ben Moon et Jerry Moffatt en Grande-Bretagne ou John Bachar aux États-Unis, de nombreuses personnalités contribuent alors, chacune à leur manière, à faire évoluer la discipline. Dans les pays de l'Est également, l'escalade sportive possède déjà une histoire et une tradition bien établies. Cette génération se distingue par une grande maîtrise technique, mais aussi par un gestuel renouvelé, plus fluide, souple et précis, où la recherche de l'esthétique et de l'harmonie prend une place essentielle. Concentration, équilibre, souplesse, intuition et maîtrise de la peur deviennent autant d'éléments fondamentaux pour repousser les limites du possible. Dans ce contexte, l'escalade libre et le solo prennent une nouvelle dimension et participent à la transformation de l'escalade mondiale. Le film La Vie au bout des doigts, réalisé par Jean-Paul Janssen, contribue largement à faire découvrir au grand public Patrick Edlinger et cette nouvelle approche de l'escalade, encore largement méconnue. Son retentissement médiatique donne une visibilité exceptionnelle à une pratique dont l'évolution repose sur de nombreux grimpeurs, en France comme à l'étranger. L'escalade devient alors bien plus qu'une performance : une véritable expression du corps, où la difficulté, le risque et la beauté du mouvement se rejoignent.

















Au début des années 1980, Catherine Destivelle est déjà une grimpeuse hors norme. À Fontainebleau, elle réalise des passages d'une difficulté exceptionnelle, souvent considérés comme hors de portée des grimpeuses de son époque. Puis, après quelques années au plus haut niveau, elle s'éloigne de l'escalade et perd progressivement l'entraînement qui avait fait sa force. En 1983, nos chemins se croisent dans les gorges du Verdon. Je la vois grimper lors d'un croisement furtif en pleine paroi. Sa facilité et sa rapidité dans des passages très difficiles me frappent immédiatement. Je prépare alors E pericoloso sporgersi, un film dans lequel je souhaite montrer l'émergence des femmes dans un univers encore largement masculin. Je lui propose d'en être l'une des protagonistes. Catherine accepte, sans me dire qu'elle a perdu une grande partie de son niveau, physiquement comme mentalement. La perspective de ce tournage va pourtant devenir pour elle une véritable opportunité. Pour être à la hauteur de ce défi, elle se fixe un objectif exigeant : retrouver ses capacités et son meilleur niveau. Quelques semaines avant le tournage, elle revient dans le Verdon et entreprend de se préparer sur le Bombé de Pichenibule, un passage d'une difficulté extrême, alors considéré comme l'un des plus difficiles de France. Au prix d'un travail acharné, elle retrouve peu à peu sa force, sa technique et sa confiance. Le jour du tournage, elle réussit l'ascension avec une grâce, une détermination et surtout une joie extraordinaires. Je ne découvrirai que plus tard tout ce qu'elle avait dû surmonter pour parvenir à ce moment. Avec le recul, je mesure combien cette proposition de film a pu compter dans son parcours. Sans en être la seule cause, elle lui a donné un objectif autour duquel se reconstruire et l'occasion de retrouver le chemin du plus haut niveau. Cette ascension marque le début d'un retour spectaculaire. Dans les années qui suivent, Catherine Destivelle devient l'une des plus grandes grimpeuses de son époque et contribue, par son parcours et ses performances, à ouvrir la voie à une nouvelle génération de femmes dans l'escalade. Pour moi, cette séquence reste l'un des moments les plus forts du film. Mais elle représente aussi le souvenir d'une rencontre et d'une opportunité qui ont pris un sens bien plus grand que je ne pouvais l'imaginer au départ : celui d'un tournage qui, indirectement, a contribué à changer le cours de la vie d'une femme dont la détermination et la force de caractère ont fait le reste.






Xaver Bongard fut un grimpeur suisse d'une audace exceptionnelle, pourtant resté presque totalement en dehors des radars médiatiques. Technicien hors pair et véritable maître du contrôle mental, il recherchait les ascensions où la difficulté, l'engagement et le danger atteignent leurs limites. À El Capitan, dans la vallée du Yosemite, il réalise en solitaire Sea of Dreams, alors considérée comme la voie d'artificielle la plus difficile et l'une des plus exposées au monde. Il la gravit seul, en huit jours, avec pour tout moyen son propre matériel et ses propres forces. Parmi les passages les plus redoutables figure « Hook or Book », une traversée d'environ quarante mètres au-dessus du vide, où la progression s'effectue à l'aide de crochets sur de minuscules points d'accrochage. Un seul point d'assurance solide se trouve à une vingtaine de mètres du départ : avant celui-ci, une chute aurait entraîné un immense pendule, qui l'aurait projeté mortellement contre le dièdre, une proéminence rocheuse bordant la traversée. Face à cette paroi démesurée, Bongard semble pourtant d'une étonnante sérénité. Concentration absolue, précision technique et engagement total : il donne l'impression de maîtriser parfaitement ce qui, pour la plupart, relèverait de l'impensable. Son arrivée au sommet est à elle seule révélatrice de son tempérament. Épuisé après huit jours d'effort, il paraît presque moins heureux d'avoir réussi que désorienté d'avoir atteint son objectif. Comme si, une fois le défi accompli, il fallait déjà en trouver un autre. La difficulté n'était pas seulement ce qu'il cherchait : elle semblait être ce qui le faisait avancer, ce qui lui permettait de se sentir pleinement vivant. Cette quête permanente de l'engagement et du risque devait finalement lui coûter la vie. Xaver Bongard disparut en 1994 lors d'un saut en BASE-jump en Suisse. Longtemps demeuré dans l'ombre, il mérite pourtant sa place parmi les grimpeurs qui ont repoussé les limites de leur époque. Son courage, sa maîtrise et sa façon d'aller au bout de ses choix ont profondément marqué ceux qui ont eu la chance de le côtoyer.

















